Swing textile en tambour majeur. ( AI juin 2025)

Ce mois-ci les délires et élucubrations de l’Agenda a élu domicile chez Tiniak. Lire ICI, les contraintes et le sujet.
Dans un panier à linge de seconde main, où les fibres sentent la naphtaline et le regret, vivait Ajoppée, une chaussette gauche à rayures vintage. C’est une orpheline depuis l’essorage tragique de Bangalore 3, un cycle de lavage réputé pour ses vortex « dépareillants. »
Un jour, alors qu’elle pleurait en silence contre un soutien-gorge en tulle veuf lui aussi, de sa culotte Tanga, elle entendit venir du fond du tambour une mélodie endiablée :
« Salsa du démon, hoo-haa, woo woo ! »
Intriguée, elle swingua en gluant jusqu’à la scène.
Là, un bal clandestin battait son plein. Des chaussettes montantes, toutes célibataires, des boudiches délavées, même un sapajou brodé sur une serviette de bain faisaient tournoyer leurs fils au rythme du vinyle maudit. Les meneurs ? Le Groupe des Textiles Vintage Unis pour l’Ajoignement — GTVUA, pour les initiés. Leur devise :
Ne pas s’asseoir sur le compte-gouttes de l’existence textile.
Ajoppée, hypnotisée, esquissa un pas. Ses mailles se tendirent. Un tempo ancien pétillait dans l’air.
— Te voilà, chaussette Ajoppée, lança une voix grave.
Un gant de soie, très XIXe, s’avança.
— Je suis Ploion, roi de l’articulation. Et tu viens de passer l’épreuve de la Peccadille dansante.
Elle avait pétri l’air avec ses orteils sans même s’en rendre compte. Une larme de lessive coula sur sa couture.
— Mais pourquoi danser ?
— Pour joindre les deux bouts, chère fibre sœur. Le rituel de l’ajoignement exige la Salsa du démon, un sauf-conduit ancien venu de la Samaritaine textile. C’est ça ou l’oubli dans le tiroir du fond.
À ce moment, surgit Barbarella, une culotte intersidérale en satin, visiblement contrariée.
— Encore une nouvelle ? On va finir par manquer de saucisse-frites à la cantine !
Un torchon râpé ricana :
— Bah, qu’on la gabelle, celle-là, ou qu’on la plie dans un coin !
Mais Ajoppée tenait bon.
— Je ne suis pas contre un tour de moulin, dit-elle, la trame frémissante.
Alors ils dansèrent. Longtemps. À l’endroit. À l’envers. Même le mot “Goo goo g’joob!” s’inscrivit en fil doré sur l’étiquette d’un caleçon témoin.
Finalement, un éclair déchira le tambour. Et de l’autre côté, là, où le monde sentait la lavande et les chaussons propres, elle le vit.
Lui.
Son binôme.
Ajoint, devenu cache-pied spirituel dans une communauté de yoga.
Ils se regardèrent. Se boudichèrent même un peu. Puis, d’un même geste, ils s’ajoignirent.
La salsa du Démon avait réuni les deux bouts : deux chaussettes orphelines.
Moralité textile :
Même les fibres les plus absconses peuvent briller dans les ruelles… à condition d’avoir gardé le sens du pied gauche.
Bon jour,
Il faut être cheffe d’orchestre littéraire talentueuse pour concorder tout ce monde … excellent 🙂
Bonne soirée
Max-Louis
C’est drôle, original, humoristique ! une partie de swing tambour battant, et les chaussettes orphelines repartent bras dessus bras dessous lessivées et propres.
Bravo et à bientôt.
C’est drôle, inventif, et pavé de rebondissements dans une affaire d’orphelinat hautement tissée d’une joyeuse conclusion. Ce serait une très bonne idée si d’épisodes en épisodes, nous, lecteurs, pouvions suivre l’histoire feuilletonnée de tes deux personnages Ajoppée et cache-pied.
Merci Jo de tes commentaires toujours bien aiguisés et étayés. Une suite par épisode ? Je n’y avais pas pensé, ça se mijote une tambouille pareille. J’avoue que le feuilleton n’est pas dans un univers où j’ai pu y affûter ma plume.
Peut être la fin de l’égémonie des lave/sèche-linge ! Boudichérer devrait entrer au dictionnaire Mijo
Oui Gibu, il est des mots proposés ou découverts dans ces agendas qui me séduisent à l’oreille comme à l’écriture. Je les note d’ailleurs sur un cahier des « jolis mots ».
Très drôle, je me suis beaucoup amusé, j’adorerais avoir une suite avec les mêmes personnages. (J’ai adoré les « vortex dépareillant »).
John Duff
Merci David, de ton enthousiasme. Oui j’ai souvent eu du mal à « joint les deux bouts » des chaussettes orphelines de mes fils 🙂
Maaah ! Comme tu nous l’as bien tourneboulée,la consigne (pas moins tarabisdouillée, il est vrai !).
En tout cas, ce grand lavage de linges (salement secoués !) ayant pour but l’improbable rapprochement des chaussettes orphelines est une réussite que vont t’envier ombre sorties de lessive !!
Roulement de tambour (obligé !!), pour ce brillant programme, MiJo : DRAP-VAUT !! 😉
[grrr ! j’ai la lettre ‘n’ réfractaire et le saut de ligne peu amène; c’est un signe ?]
yes, David, ma réponse au-dessus de ton post 🙂