Le secret sous la peau.

Temps de lecture : 5 minutes

Les pompiers sont là.

Le cercle des badauds s’agrandit peu à peu, par vagues désordonnées, entre les voitures mal garées, la marée humaine des travailleurs sortis du bureau, les gyrophares qui éperonnent de leurs reflets les visages des curieux. Tous les regards sont levés vers elle : Julie.

Le projecteur des pompiers découpe sa silhouette, la rendant encore plus frêle. La blancheur de sa peau, tranche avec l’obscurité de cette soirée naissante de décembre. Le vent s’engouffre dans sa veste trop large, fouette sa frimousse de pluie glacée. C’est une apparition presque irréelle pour le passant lambda, dans l’encadrement de cette fenêtre du neuvième étage, du tout nouvel immeuble, de la ville de Vigo, abritant divers bureaux, dont le prestigieux cabinet d’avocats de sa mère.

Chacun retient son souffle lorsque Rudy, pompier aguerri, s’élance en rappel dans le vide, centimètre par centimètre, afin de ne pas l’effrayer. Le corps du sauveteur lutte contre les bourrasques et contre la pluie cinglante, conscient de l’urgence. Il s’approche d’elle comme on s’approche d’un animal blessé : sans le brusquer, sans fanfare.

─ Bonsoir… Je m’appelle Rudy. Et toi ?

Aucune réponse.

Julie avance imperceptiblement un peu plus ses pieds vers le vide.

Un « Oh ! » collectif monte de la foule agglutinée, comme un réflexe de frayeur partagée.

─ N’aie pas peur, regarde, je ne bouge plus. Je veux juste discuter avec toi. J’ai tout mon temps. Regarde-moi…

La voix de Rudy est calme, lente, une sorte de fil tendu au-dessus du gouffre.

Alors, une voix cassée et humide se fait entendre.

─ Ju… Julie…Mon nom… c’est Julie.

─ Dis-moi, Julie. Qu’est-ce qui se passe ?

Il sourit doucement, l’enveloppe d’un regard dénué de jugement.

Les yeux de l’adolescente se font fontaine, dans un silence de plomb. Son chagrin monte dans sa poitrine comme une salve d’émotions trop fortes. Elle lutte avec son désir d’en finir et son envie de vivre. Julie se mord les lèvres.

 Patiemment, Rudy attend et lui manifeste avec empathie une présence chaleureuse, bien que muette. On lui a appris, que le plus dur n’est pas de parler, mais d’oser reprendre son souffle.

─ Dis-donc… tes camarades de classe sont nombreux en bas. Ils s’inquiètent pour toi.

Là, c’en est trop.

─ Ça va pas la tête ! Ils sont bien trop contents ! Ils n’attendent que ça, que je saute pour rire et poster leurs vidéos, avec hashtag de merde !

Soudain, la voix juvénile explose dans la nuit.

─ #désespoir_du _gros_monstre# ! Voilà ce que je suis !

─ C’est quoi, ce désespoir ? Explique-moi.

─ Putain, mais ça se voit pas ?! Je suis grosse ! Laide ! Moche ! J’ai rien d’une fille !

Son cri rebondit sur les façades. En bas, certains baissent la tête et rangent leurs smartphones. D’autres filment encore.

─ Et en plus, ma mère refuse de m’acheter des fringues de fille. Non, mais regarde-moi ! Toujours des fringues de garçons ou pires des chemisiers cousus par ma grand-mère dans du tissu pour rideaux. Et cette garce m’a encore coupé les cheveux parce que je ne voulais pas repasser ses chemisiers, à elle !

La colère la secoue. Elle perd l’équilibre une fraction de seconde. Se rattrape. Une basket glisse de son pied, chute dans le vide, rebondit… sur le trottoir, puis disparaît dans la foule. Instinctivement, tous les bras se lèvent pour la réceptionner comme si l’on pouvait aussi amortir sa dégringolade à elle.

Un silence épais s’étale sur les curieux et les secouristes.

Même la pluie semble se faire plus fine, plus légère.

─ Elle fait quoi ta mère ?

─ Avocate. C’est la grande Shirley Bazin, la reine redoutée des tribunaux, manucurée, coiffée et tirée à quatre épingles. Elle travaille ici, au dernier étage.

─ Et pourquoi, elle te refuse des vêtements de « girl » ?

─ Syndrome de la belle-mère de Blanche-Neige. Faut pas qu’une autre femme soit plus séduisante, ou élégante ou féminine qu’elle.

Au poste de commandement, l’agitation est palpable. Le capitaine a fait venir la mère. Elle arrive furieuse, qu’on l’ait extirpée d’une plaidoirie, lorsqu’elle s’arrête net : elle est stupéfaite. La grande Shirley Bazin, qui fait blêmir les tribunaux, pâlit.

Que fait ma gamine au bord de cette fenêtre prête à sacrifier sa vie ?

Les mots sont inaudibles, et meurent avant de pouvoir franchir l’ourlet de ses lèvres. Elle écoute la conversation retransmise par radio et n’intervient pas. Son mascara hors de prix, se mêle à ses larmes et coule, sans retenue, en silence, traçant de minces sillons sombres sur sa peau lisse.

Au neuvième étage, les confidences se poursuivent.

─ Des fois, je lui pique des fringues. Juste pour essayer. Pour voir ce que ça fait… d’être une fille. J’adore surtout les chaussures. C’est pas facile de marcher avec des talons de seize centimètres…

Un sourire passe, fugitif, sur le visage de Julie.

Rudy s’en empare comme une bouée de sauvetage.

─ Tu aimes les échasses ?

─ Oh ! Ouais… J’aime être une jeune fille dans un corps de fille. Ma daronne veut pas entendre parler de robe. Elle dit que ça coûte trop cher. Que mon père n’est plus là pour l’aider. Qu’elle a déjà du mal à s’en acheter pour elle, car elle travaille elle. Bref, elle dit toujours que je m’en achèterai quand je travaillerai…

La radio grésille dans l’oreille de Rudy :

« La mère de la gamine est là ».

Julie comprend et se fige immédiatement. Son regard se vide et elle se referme comme une huître. Sa respiration devient saccadée, une digue intérieure vient de se fissurée, des flots de larmes et de sanglots secouent son corps .

─ Qu’est-ce qui ne va pas ? Donne-moi la main, je suis là.

─ J’ai fait une chose effroyable.

Silence. Rudy lui serre la main un peu plus fort.

─ J’ai volé son tailleur favori, le vert amande, et ses sandales vertes. Je me suis changée dans les toilettes du lycée. J’en pouvais plus d’être « la grosse ».

Sa voix se brise.

─ Je voulais juste une journée…une seule journée être une fille, coquette, où on me regarderait autrement.

Rudy lui propose de boire un peu et lui tend une gourde.

─ Mais je suis tombée…dans l’escalier. Je me suis cognée fort. Alors, ils l’ont emmenée à l’infirmerie. Et… et… Et quand ils ont voulu ouvrir mon chemisier, ils…

Sa voix tremble, hésite.

─ Ils ont tout vu.

Rudy se tait. Il sent que l’horreur d’un traumatisme arrive.

Julie ferme les yeux et lâche d’un souffle.

─ Ils ont vu que je me compressais les seins avec une bande de velcro. Pour ressembler au garçon que ma mère attendait quand je suis née. Ça fait trop de bruit le scratch du scotch sur ma peau et ça fait mal, alors je l’avais laissé.

Elle s’arrête, les mots se bousculent, refusent de sortir. Son visage se tord.

Le vent hurle dans les couloirs entre les immeubles.

Rudy comprend. D’un coup. Et c’est comme une chute intérieure pour lui, en 2025, que cela puisse exister encore.

─ Elle voulait un garçon. Elle n’a jamais dit que j’étais une erreur. Jamais. Mais, elle me regarde comme si je l’étais.

Ses larmes tombent sans bruit.

─ Et maintenant, tout le lycée sait. Tout le monde sait ce que je cache et veut arracher. Ce que j’écrase. Ce que je n’ai pas le droit d’avoir.

Elle lève les yeux vers Rudy.

─ Tu comprends, je ne peux plus redescendre. Je ne peux plus rentrer dans ma peau.

Et dans la seconde suivante, une rafale la happe et la déséquilibre. Elle bascule dans le vide.

Le filet la reçoit brutalement.

Le choc lui arrache un cri. Un cri vivant. Un cri qui n’appartient qu’aux corps qui refusent encore de mourir.

La foule exulte, trop fort, trop vite. Pour elle, tout est terminé. Comme s’il suffisait d’un filet pour rattraper une chute de plusieurs années.

Les pompiers accourent. Les gestes sont précis voire mécaniques. Julie grelotte, l’air absent.

Sa mère surgit, fend la foule, trébuche presque. Elle tombe à genoux près du brancard. Ses mains hésitent une seconde avant de toucher le visage de sa fille, comme si ce visage était un territoire étranger, inconnu.

Elles se regardent longtemps. Dans ce regard, il y a la colère, de l’amour, de l’incompréhension, de la culpabilité et de la peur. Il y a ce secret qui n’en n’est plus un, mais qui pèse entre elles comme une troisième présence.

À l’hôpital, plus tard, les médecins parleront de contusions, de choc, de traumatismes. Ils diront : « Elle a eu beaucoup de chance ».

Julie comprend alors que le pire est passé, mais que la réparation sera lente. Elle avance pas à pas.

Elle est vivante. Ce n’est pas pareil qu’être réparée.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa
  • Née en Nouvelle-Calédonie, Mijo Nouméa explore plusieurs univers littéraires de la nouvelle au roman, en passant par la poésie et le théâtre.
    A écrit un vaudeville: "COACH EN SINISTROSE".
    Ses romans : "Plus con tu meurs" ( tome 1) et "Des gens divers et des divergents" (tome2) sont auto-édités.

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