Le bus-accordéon.

Je regarde les soufflets se tendre et soupirer, comme si le véhicule lui-même retenait sa respiration.
Je suis monté seul. Il y avait du monde, mais mon siège, lui, est resté vide.
Je m’y accroche du regard, instinctivement. Comme si j’attendais quelqu’un.
Ou quelque chose. Et, tout à coup…Devant moi, une vieille dame essaie de me parler. Elle ouvre la bouche, mais rien ne sort.
Pire : je sens que ses mots se font effacer. Comme si une gomme invisible les avalait avant qu’ils n’atteignent l’air.
Elle panique. Elle a peur qu’un jour, plus personne ne se souvienne qu’elle ait existé.
À l’arrière, un homme en imperméable se recroqueville sous un parapluie ruisselant. Il pleut sur lui seul.
Il tente de le refermer, il se débat contre l’eau, contre l’humiliation invisible.
C’est sa peur d’être dépassé, noyé, submergé sans que personne ne l’aide.
Une femme tend l’oreille. Une petite cage vient d’apparaître sur ses genoux. À l’intérieur, une voix minuscule, familière, lui chuchote :
— Si tu parles, ils sauront.
Je vois son frisson.
Elle a passé sa vie à se taire. Elle pensait que ça la protégeait. Mais c’est sa peur qui parle, maintenant. Sa peur de dire la vérité.
Derrière moi, une odeur surgit. Un mélange de terre et de poils mouillés.
Un chien grimpe sur la banquette. Il est vieux, sale, fatigué. Mais, il fixe, une femme d’allure sophistiquée avec une intensité insupportable.
Elle détourne le regard.
Elle l’a abandonné un soir d’hiver. Et il revient maintenant, traînant avec lui cette fidélité que ni le froid ni la mort n’ont réussi à dissoudre.
Un homme s’agite. Ses jambes grandissent. Littéralement.
Elles rampent sous les sièges, s’étendent comme des racines folles.
Il crie qu’il veut rentrer. Il a les symptômes de la peur de l’échec permanent.
Et là — devant moi — un fauteuil se met à respirer.
Il bat comme un cœur. Il aspire un passager sans qu’il puisse résister. Il s’enfonce, s’efface. Il est avalé avalé.
C’est la peur de ne plus exister. De se dissoudre dans la banalité.
Et le bus le digère comme s’il n’avait jamais été là.
Mon siège reste vide.
Mais je le sais maintenant. Il n’attend pas ma peur.
Il attend que quelqu’un découvre la vérité. Que quelqu’un voie.
Car moi, je suis là pour les regarder tomber.
Je suis l’ombre qu’ils ont laissée derrière eux.
Et leur peur, c’est moi