Remise en sève pour 2026

Temps de lecture : 3 minutes

J’ai adhéré au club Les Lisières pour la saison 2026 par lassitude. Lassitude de l’air conditionné, des salles de sport qui sentent le plastique chauffé, des odeurs corporelles incrustées dans le cuir et la moquette. J’ai décidé de donner une seconde chance à mon propre corps, devenu manifestement non durable. La brochure promettait une Remise en sève. Le terme m’a rassurée par son apparente ancienneté.


La première séance a lieu à l’aube. On nous demande de venir « nus de métaux et d’intentions ». J’ai laissé mon téléphone dans la voiture, ainsi que toute idée de fuite. Le site est une clairière basse, saturée de vert. On respire volontairement. L’air est présenté comme « enrichi en chlorophylle active ». Je n’ai pas les compétences pour contester.


Nous nous asseyons sur un tapis de mousse vivante. Elle cède légèrement sous le poids, comme si elle nous acceptait à contrecœur. L’animatrice, grimée comme une divinité sylvestre, genre un personnage d’Avatar — elle se présente comme facilitatrice — explique que la mousse capte nos tensions lombaires et les redistribue au sol, « là où elles pourront se décomposer naturellement ». J’ai une douleur persistante au genou gauche. J’espère qu’elle servira à quelque chose.


Vient la mastication racinaire. Chacun reçoit une racine encore terreuse. « Riche en fibres mémorielles », précise-t-on. Le goût est âpre. On nous encourage à saliver lentement : chaque goutte participe au recyclage interne. La sueur perle sur les fronts. Bonne nouvelle : elle ne sera pas perdue. Elle s’écoule vers des rigoles destinées à nourrir un futur potager thérapeutique. « Votre collagène reconstruit les tomates de juillet », nous dit-on avec douceur.
On nous applique ensuite un masque d’argile forestière. « Argile vivante ». Prélevée près d’un vieux chêne porteur de mémoire avant une déforestation intensive. La matière est froide, lourde, tire la peau vers le bas. La facilitatrice explique qu’elle absorbe les toxines, mais aussi les souvenirs non compostables. Certains ont du mal à avaler la tisane à travers les pailles en roseau. D’autres trouvent cela apaisant, comme si leur visage redevenait minéral.
Vient ensuite la dégustation consciente.
De petits bols en bois flotté contiennent des larves « vivantes » et tièdes. Il ne faut pas dire insectes, mais agents protéiques circulaires, élevés en « circuit court émotionnel ». J’en prends une entre les doigts. La peau est ferme, élastique, voir un peu gluante. « Riches en collagène biodisponible », assure-t-on. J’en mâche une, ─ j’essaie de la coincer avec mes dents, tant elle se tortille sur ma langue. Ça éclate doucement. Un goût de noisette humide glisse dans ma gorge.
Autour de moi, on murmure. Chaleur dans la colonne vertébrale. Ongles mieux irrigués. Les larves, nous dit-on, poursuivent en nous ce qu’elles ont su transformer dans le bois mort. Personne ne demande, quelles sont les zones concernées.


Les restes sont recueillis avec soin. Rien ne se perd. Les refus corporels seront réintégrés au cycle. « Vous nourrissez ce qui vous nourrira », conclut la facilitatrice.
Après cela, plus rien ne me surprend vraiment. Champignons, humus filtré, eau de pluie fermentée. Une femme sanglote ; on parle de relargage émotionnel. Elle frôle la lisière du bien-être, « le bonheur est dans le bio », répète le clone de Neyriti dans Avatar.
À ce stade, je comprends que je ne suis pas en dépression citadine, de course à la performance, mais en simple rejet de cette sève qui n’est plus en accord avec la vie que je veux pour mon corps.


La séance se conclut par un enracinement guidé. Pieds nus dans la terre froide, nous imaginons nos veines échanger calcium, culpabilité et oligo-éléments avec le sous-bois. On nous rappelle que s’élever à l’étage supérieur, celui de la canopée, permet d’être harmonie avec l’espace libre et que l’humain est un compost en devenir.
En repartant, on me remet un carnet. Papier recyclé.
Sur la couverture : Votre corps est une ressource.
Je ne sais pas encore si je reviendrais. Mais mes chaussures sentent la forêt, et ma sueur, quelque part, est déjà en train de faire du bien. Mais j’embrasse, dans un gros câlin, le tronc d’un des deux sequoias de l’entrée du centre.
Sur le parking, quelqu’un parle d’un forfait annuel. Une autre demande, si les larves sont traçables. On répond oui. Tout l’est. Les corps, les humeurs, les pertes. La forêt n’oublie rien.


Et pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression très nette que mon corps est enfin sur la bonne voie — celle qui ne me demande plus vraiment mon avis.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa
  • Née en Nouvelle-Calédonie, Mijo Nouméa explore plusieurs univers littéraires de la nouvelle au roman, en passant par la poésie et le théâtre.
    A écrit un vaudeville: "COACH EN SINISTROSE".
    Ses romans : "Plus con tu meurs" ( tome 1) et "Des gens divers et des divergents" (tome2) sont auto-édités.

One Comment

  • C’est un beau texte chargé de chlorophylle active, je sens déjà la régénération cellulaire faire son effet. On y croit ! Bravo !
    A bientôt !

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