Josiane en gare de Rennes. ( AI juin 2024)

Ce mois-ci ça se passe chez Sabrina sur le blog: « Entre les lignes »

Chaque fois que j’arrivais en gare de Rennes, elle est là. Toujours le sourire aux lèvres. Vêtue de sa blouse verte qui protège ses vêtements des éclaboussures des déjections. Elle a les cheveux relevés et noués dans un chignon haut sur la tête. Elle arbore fièrement ses gants Mappa. Rose, les gants. Elle trouve que cela adoucit sa besogne, trop souvent nauséabonde.  Le maquillage, bah elle fait comme elle peut avec le rayon « Bourgeois », car on ne lui a jamais appris comment utiliser un CC crème, un contour des yeux. Elle en aurait eu bien besoin Josiane des conseils de la grande prêtresse Magnifaik. Sept années que je la vois toujours à son poste, car pour les femmes de sa génération : on ne faillit devant le travail. Son seul artifice : un petit caducée de la Vierge Marie, qui pend au bout d’une chaîne en or.

Josiane, la prie souvent cette Vierge Marie.  C’est une bretonne du Finistère nord, très empreint de la religion catholique. Au début, elle arpentait la lande fanée par le soleil, avec ses gros sabots de bois, son tablier sur sa robe de coton, et sa bigoudène chancelante face au noroît.  Ses yeux rivés sur la ligne d’horizon, elle guettait la voile ou la proue d’un bateau dans la brume de mer. Elle a cessé d’arpenter les falaises dans l’insoutenable attente, à purger l’impatience de revoir son époux parti sur un de ces bateaux de pêche, pour six ou huit mois selon la générosité de la mer. Ses copines, s’échignent dans les champs mais Josiane pour aider à payer les factures, a été séduite par ce job de dame pipi en gare. Son ventre lui ayant refusé d’accueillir les enfants souhaités, elle s’était résignée. Ainsi elle rencontre des gens, et parle à des humains, plutôt que de vivre des journées par procuration avec sa télévision, ou des goélands sur un balcon. Au fil du temps, elle m’a aussi repérée, et nous avons commencé à nous raconter des anecdotes de vie. Et je peux vous dire, que cette dame pipi, a un humour décapant. Pour supporter l’ingratitude de la tâche, elle a trouvé la parade. Je me régale à l’écouter entre deux trains. Me revient cette histoire d’un homme dont le ventre plein était à déboutonner car comme vous le savez : rire fait la tête vide.  C’est bien d’une histoire de vidange dont il s’agit. Voici ce que me conta Josiane :

─ Lorsque j’ai vu arriver à travers la porte-fenêtre vitrée, cet habitué du mardi, train de 10h30, que j’appelle : « Chaussettes arc-en-ciel », car il a toujours des chaussettes de couleurs mais à motifs différents à gauche que ceux de droite. J’ai préféré le surnommer ainsi, car il empestait toujours le whisky. C’était plus glamour « Chaussettes arc-en-ciel ». J’ai tout de suite perçu à la grimace de son visage, et à sa façon de se tenir le ventre et de se dandiner comme un canard, qu’il était dans la quête d’une terre promise.

Rien que l’introduction me fait déjà me bidonner. Josiane sait donner vie aux histoires qu’elle raconte.

─ Je voyais déjà, les frissons courir sur sa peau à la vitesse de ceux qui fuient devant une attaque imminente. D’ailleurs la première salve n’a pas traîné. Une production de gaz inerte, mais pestilentielle, s’est échappée sans qu’il puisse la contenir, même en contractant ses abdos. Enfin, abdos qui se rapprochaient plus de la mousse au chocolat que des tablettes.

Prendre le temps de converser avec Josiane, c’est une joie du langage imagé, très distrayante en attendant son train.

─ Donc à sa façon de se tenir l’abdomen, j’ai bien vu qu’il avait plus des grenouilles que des papillons dans le ventre. Au rythme des gargouillis réguliers, s’accentuant avec les symptômes, pour sûr que la délivrance était sur le point de venir.

─ Vous n’aviez pas dans votre trousse de premières urgences, des comprimés d’imodium, osai-je.

Josiane fit non de la tête. Elle me mima toutes les grimaces et contorsions de l’olibrius. Heureusement que j’avais soulagé ma vessie avant son histoire.

─ J’étais paniquée, poursuivit Josiane. J’avais peur de l’éruption de ce volcan qui bouillonnait en lui et dont l’épicentre était le bout de son colon. Ma mission pour lui permettre de déposer son paquet : lui trouver un saint siège de libre pour mettre fin au calvaire du pénitent, le plus rapidement possible. Hélas tous les « vaters » étaient squattés. 10h30 c’est toujours assez bondé. Les voyageurs ont souvent le transit qui s’détend après un p’tit somme dans l’train qu’ils ont pris à 6h50 encore tout endormis de leur nuit.

─ C’était un cas d’une extrême urgence. Vous auriez pu utiliser les toilettes privées du personnel, suggérai-je.

─ Jamais de la vie, ma p’tite dame. J’ai donc fait signe au gars de passer qu’il me paierait plus tard.  V’la ti pas que le bougre, secoue toutes les poignées de porte, allant même jusqu’à invectiver tous les locataires éphémères de se presser pour leur besogne. Non mais quel toupet ! Je sentais le vent de la discorde planer dans mon petit périmètre. Par chance, monsieur « nœuds papillons », lui aussi un habitué. Grand, mince, le cheveux court, poivre et sel, toujours très élégant dans ses chemises italiennes. Jamais avare sur le pourboire. Lui je l’aime bien. Je suis sûre que s’il me prépare un café, il se transforme en George Clooney. Bref « Nœuds papillons » a laissé la place sur le saint siège à « chaussettes arc-en-ciel » pour qu’il se délivre de ses péchés.

Se sont joints à moi, des utilisateurs de l’espace toilette, captivés par l’histoire, mimée, bruitée par la dame pipi. L’attroupement créa un bouchon devant le minuscule comptoir de Josiane. Je me suis poussée sur le côté, entraînant dans mon mouvement le groupuscule. Nous voilà coincés les uns contre les autres, retenant notre respiration mais suspendus au récit de Josiane.

─ Quand j’ai commencé à entendre les bruyantes flatulences de « Chaussettes arc-en-ciel », le souffle rauque de sa respiration derrière la cloison de la porte, et surtout à renifler l’odeur qui s’échappait de son box, j’ai bien cru qu’il avait avalé un cimetière, qu’il bombardait maintenant dans la cuvette. Du coup j’ai serré mon caducée et j’ai prié très fort pour une clémence divine à l’enfer qu’il traversait.

Une dame, avec des petites lunettes rondes, à la monture d’écaille, tenant contre elle un sac dans lequel était, tout aussi attentif à l’histoire, son chat roux, demanda :

─ On lui avait peut-être jeté un sort ?

─ Bah dans ce cas, avait répondu Josiane, c’est plus un exorciste qu’il lui aurait fallu pour le conjurer, qu’une tentative d’expulsion par le croupion. Bref, après plusieurs rafales d’obus, j’ai vu « Chaussettes arc-en-ciel » sortir du confessionnal tout sourire, croyant son martyre terminé.

« Et alors », avaient demandé tout le groupe dont je faisais partie.

─ Hélas, cette fois la remontée est venue lui chatouiller les amygdales. J’ai failli utiliser le couvercle de la poubelle comme un bouclier, pour me protéger de sa nausée, mais j’ai préféré lui tendre mon seau pour le lavage du sol. C’était limite, il a craché en jet tout ce qui lui restait sur l’estomac. Une deuxième salve l’a obligé à retourner dans le box pour y vomir ses tripes. Il m’a demandé plus de papier, prétextant qu’il était au bout du rouleau. Moi je l’voyais plus au bout de sa vie. Pour sûr qu’à force d’enchaîner les eaux de vie, et les alcools forts, l’a pas vu que son foie mourrait à petit feu.

Tout le groupe était compatissant pour Josiane qui a dû nettoyer et désinfecter ce « waterloo morne plaine » dans son espace toilettes. Et tout cela sans même un pourboire. En tout cas, « Je suis reconnaissante à Josiane car je sais maintenant où regarder pour répondre à l’inévitable question : comment passer le temps agréablement sans prendre des bourrelets dans les fesses en me goinfrant, pour attendre mon train. Est-ce que ça va encore durer longtemps ? » Non, car l’an passé Josiane m’a dit, fin 2024 je prends ma retraite.

─ Avec mon Gaston, on vend tout, on s’achète une carriole à roulettes, toute équipée, modèle grand luxe et nous partons sur les routes de France et d’Europe. On trace notre route loin de ces bouilleurs du cru, qui retapissent les murs des toilettes ou refont l’enduit du sol, estimant que pour 1 euro de pourboire, je peux nettoyer toutes leurs salissures.

Finalement, Josiane est partie plus tôt avec son époux découvrir les grands fjords de Norvège. Gaston a un cancer du poumon. Maintenant, Josiane vit au jour le jour avec ce qui compte vraiment à ses yeux. J’ai reçu la semaine dernière une carte postale avec des perce-neige. Elle me dit savourer chaque seconde du temps qui reste avec Gaston, considérant que chaque lever du soleil est une petite victoire sur la Faucheuse.

4 Comments

  • Eh bien, quelle histoire Mijo, on sourit tout du long, à mesure que « Chaussettes-arc-en-ciel » souffre de ses grenouilles dans le ventre, puis au final, on est heureux pour Josiane et son Gaston, loin des WC, à savourer ce temps qui leur est laissé ! On peut dire que le sujet t’a inspirée 🙂 Belle soirée à toi…

    • Merci Sabrina, oui j’aime bien raconter la vie des gens. Ton sujet était donc un bon starter.

  • Une entrée pétaradiante dans ce nouveau défi, MiJo. Quel fumet ! 🤓

    • Merci David d’être venue me lire. Oui comme tu dis il faut avoir du nez pour cette lecture.

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