Le courrier de la discorde.

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Challenge passerelle 2026 pour WRITE CONTROL Week-end 1/3 mai

Été 1956, Roger s’accroche au volant de sa Citroën DS, comme à une planche de salut. À ses côtés Hélène, essuie discrètement les larmes qui roulent sur ses joues. Aucun des deux n’a la force de parler. Le verdict chirurgien les a laissés exsangues.

Roger, fervent catholique, se surprend à maudire Dieu. Comment peut-il leur infliger une telle punition ? Il a pourtant agi en bon chrétien : la messe dominicale, le carême, la confession de Pâques, il se sent abandonné.

Hélène est en conflit interne. Le drame qu’ils vivent avec son époux est entièrement de sa faute. Elle en est certaine. Sa main dans la poche de robe de vichy à carreaux roses, elle égrène les perles d’un chapelet. L’heure de la confession est venue. C’est peut-être par sa rédemption qu’elle pourra sauver Josiane, leur… fille unique. Comment avouer une faute impardonnable pour les disciples de l’Église ? Roger n’est pas du genre à écouter sans broncher. Et sa colère peut s’exprimer de manière violente.

Le paysage défile. Hélène en vient à envier l’insouciance des vacanciers qui s’en vont sur les routes. En bordure de route, elle sourit aux coquelicots. Roger allume une cigarette. Elle toussote. Les mots du chirurgien résonnent dans les pensées. Ils étaient prêts à tout entendre sauf ça. Les symptômes de Josiane, âgée de seize ans, laissaient supposer un mal incurable, voire inconnu. Non, ils n’étaient pas préparés à affronter l’abominable. Était-ce une tare congénitale et familiale ? Mais alors, laquelle ?

Hélène mesure soudain toute l’ampleur du mot « péché ». Roger fixe la route, avec un sentiment de honte, qu’il n’oserait même pas avouer au curé de la paroisse. Pour meubler le silence entre eux, Roger actionne la radio. Brassens entonne « Les sabots d’Hélène ». La femme de Roger frissonne aux souvenirs que fait remonter cette chanson. Elle aussi a rencontré un jour de pluie, un beau capitaine au bal. Raoul qu’il s’appelait. Ah, ce qu’elle a pu l’aimer. Roger pianote le rythme des chansons qui suivent sur le volant, comme une litanie pouvant expier l’infamie.

Lorsqu’ils arrivent chez eux, un joli manoir de la petite ville de La Teste-de-Buch, Hélène monte directement à sa chambre. Oui, depuis quelque temps, ils font chambre à part. Roger, notaire de son état travaille tard le soir et elle, soi-disant ronfle trop fort. Lui, comme à son habitude, se sert un verre de Porto, et s’enferme dans son bureau.

Dès qu’elle est à l’abri de son regard, Hélène ouvre un coffret à musique. Tandis que la danseuse virevolte dans un mouvement circulaire, les doigts tremblants, Hélène extirpe d’un tiroir secret une photo en noir et blanc, pliée et usée. Raoul. Au dos une date, 9 novembre 1940. Le seul amour qu’elle ait aimé. Elle pleure et renifle. Cette fois, son passé l’a rattrapée. Le fardeau du non-dit est devenu trop lourd. La punition inattendue est insupportable à porter seule.

Son regard se porte sur le papier à lettres aux bordures décorées d’enluminures, que Roger lui a offert pour son dernier anniversaire. Il sait qu’elle aime écrire. L’idée lui vient. Elle va écrire à Roger. Elle prend son stylo Waterman à plume et s’installe à son secrétaire à cylindre en acajou.

                                                            Dimanche 19 août 1956.

Mon cher,

Je t’écris, car je ne saurais pas t’avouer cela autrement.

Il y a des choses que je n’ai pas su nommer au moment où elles se sont produites. Et d’autres que j’ai trop longtemps tenues par de vers moi, comme si le silence pouvait les rendre moins réelles.

J’avais péché avant notre mariage. J’ai pourtant essayé de te donner un enfant de toi. J’ai consulté la faiseuse d’anges. Je croyais avoir perdu l’enfant. Lorsque le docteur a indiqué que j’étais enceinte depuis déjà quatre mois, alors que nous étions mariés depuis deux mois, j’ai compris. Je pense que l’as su aussi, mais tu as fermé les yeux, par peur du scandale pour ta famille et… les retentissements sur ta précieuse clientèle. Moi, j’ai su alors qu’il y avait deux enfants. Des faux jumeaux.

Je n’ai pas su faire face à cela. Mon père aurait dit « On ne veut pas de ça chez nous », alors je me suis tu.

Je ne cherche pas d’excuse, ni à me défendre. Non je suis coupable. Coupable de n’avoir pu te donner d’autre enfant. Coupable d’avoir menti. Coupable d’avoir donné la mort.

Je ne te demande ni de me comprendre, ni de me pardonner quelque chose que moi-même je ne parviens pas encore à formuler sans trembler.

Je n’écris pas cela pour rouvrir des blessures anciennes. Je t’écris parce que je ne veux pas que tu l’apprennes autrement. Le chirurgien a dit qu’il ferait des analyses de sang sur notre fille, pour déterminer la cause de cette abomination dont elle est affublée. C’est effectivement contre nature, j’ai vu ta répulsion lorsqu’il a été confirmé que les troubles de notre fille étaient dus au fait, qu’elle était… hermaphrodite.

Je suis convaincue que cette malformation est une punition divine. J’ai compris que l’opération comportait des risques tant physiques que psychiques pour ma fille. Si je pouvais, je donnerais ma vie pour expier mes fautes.

Ne me réponds pas tout de suite. Je crois que je ne saurais pas lire ta réponse.

Je t’embrasse malgré tout.

Hélène.L.

Elle relit sa lettre, les épaules plus légères. Mais la honte toujours présente. Elle a peur. Que va devenir sa vie ? Elle n’a jamais travaillé. Roger ne pourra que la congédier quand sa famille, très attachée aux convenances, sera informée.

Ma mère est morte, et mon père n’acceptera jamais de me reprendre sous son toit. « Une divorcée… et pire, quelle honte ! »

Elle cachète sa lettre et s’applique à écrire l’adresse.

Monsieur Roger Le Duc

8 rue Amiral LEVERGER

33260 La Teste-de-Buch.

Oh, zut. Son stylo plume a bavé un peu sur le D, de Duc. Elle absorbe le surplus avec le buvard.

Demain, en allant au marché elle postera le courrier de la discorde.

**

Il fait chaud en ce mardi. Le facteur peine à pédaler, sa sacoche en bandoulière est lourde. Les vacanciers ont beaucoup écrit pour souhaiter une bonne rentrée aux enfants, petits et grands. Il a remarqué quelques lettres parfumées. L’amour a fait son œuvre en cet été.

Il rêve à sa belle rencontrée au bal des pompiers, le 14 juillet. Distrait, il glisse la lettre d’Hélène Le Duc dans la boîte de Marcel et Hélène LEDUC, 18 rue Amiral LEVERGER,

33 260 La Teste-de-Buch.

Les jours passent chez Hélène et Roger Le Duc. Aucun éclat de voix. Roger porte sa peine jour et nuit. Hélène passe ses journées à l’église à demander le Pardon.

Mais, chez Marcel et Hélène LEDUC, en un seul mot, c’est le chaos. Marcel grille cigarette sur cigarette en attendant le retour de sa femme. Comment, sa tendre Hélène a-t-elle pu lui faire un tour de Jarnac pareil ? Il fait les cent pas. Relis la lettre. Elle va voir de quel bois il se chauffe. D’ailleurs comment se fait-il qu’il ne soit pas informé de la maladie de leur fille, Ginette ? Il l’a vue pas plus tard que ce matin au petit déjeuner, avant qu’elle ne parte à l’école. Elle travaille bien Ginette. Il en est sûr elle aura son certificat d’études. Marcel est fier de sa fille, Ginette, et ne se cache pas pour le crier sur les toits. Bref, elle ne lui a pas semblé malade, ni avoir une tare quelconque.

  • Qu’est-ce qu’on me cache ?

Marcel est en pleine confusion. Il voudrait bien en parler, mais à qui ? Son frère ? Il irait le chanter au bistrot et tout le village saurait que sa femme l’a trompé avant le mariage. Au curé ? Non, c’est au-dessus de ses forces.

  • Faut que j’attende Hélène. Elle est la solution à ce charabia.

Hermaphrodite ? Marcel inquiet, décide de regarder dans le dictionnaire Larousse, tout neuf, de sa fille. Il farfouille dans sa chambre, et le trouve sous une pile de livres de comptabilité. Oui, Ginette voudrait travailler à la banque. Il cherche parmi les pages et les définitions.

Hermaphrodite : L’hermaphrodisme est une affection congénitale exceptionnelle due à une anomalie de l’embryogenèse. Cette définition regroupe des sujets dont l’aspect extérieur peut être très différent : purement féminin, ambigu ou purement masculin.

Une anomalie congénitale ! Madoué, qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter ça ?

Sur ces entrefaites arrive Hélène tout sourire, ravie. Elle sort du coiffeur et a hâte de montrer sa nouvelle coiffure à son Marcel.

  • Bah, alors mon chou, tu fais du boudin ?
  • Assieds-toi. Faut qu’on cause.
  • Oh, là, là tu me fais peur. Que se passe-t-il ? Ginette a eu un accident ? Quelqu’un est mort ?
  • Alors oui, puisque tu en parles, un enfant est mort grâce à une faiseuse d’anges. Tu m’expliques.

Ahurie, Hélène regarde son époux avec inquiétude. Elle guette les symptômes.

  • Marcel, ça va ? Lève les bras ? Tu as mal aux mâchoires ?
  • Hélène, ça suffit, je ne fais ni un AVC ni un début d’infarctus. Je te parle de ça.

Il lui tend le courrier. Sa femme le parcourt, et se tasse au fur et à mesure sur sa chaise en formica dans la cuisine.

  • Je n’ai jamais écrit ce torchon infâme.
  • Ah oui ! Et pourquoi je l’ai trouvé dans l’courrier ? Cesse tes mensonges. Avoue tes fautes. J’ai le droit de savoir.

Hélène est complètement abasourdie. Elle se défend d’avoir rédigé ce courrier et pire, elle n’a rien fait de ce qui décrit dans la lettre. Soudain elle a une idée.

  • Tu as l’enveloppe dans laquelle était cette lettre ?

Marcel lui tend l’enveloppe déchirée. Hélène essaie de la reconstituer.

  • Voilà. J’ai compris. Regarde, lis l’adresse.

Son époux dont le courroux semble s’être apaisé chausse à nouveau ses lunettes et…

  • Roger Le Duc, 8 Amiral LEVERGER…

Soulagé, il s’exclame.

  • Madoué ! C’est l’notaire plus haut dans la rue.
  • Tu vois, pas la peine de s’bouffer la rate au court-bouillon. Viens, je t’y remettre du scotch, et tu vas aller lui rapporter, cette erreur.

Chez Roger et Hélène Le Duc, c’est le jour de l’opération de Josiane. Le père n’a pu se résoudre venir soutenir son épouse à l’hôpital. Il a préféré attendre chez eux.

Marcel sonne. Roger lui ouvre.

Marcel hésite un instant, enveloppe Roger d’un regard compatissant, puis lui tend l’enveloppe.

Roger reconnaît immédiatement le papier à lettres

  • Bonjour monsieur Roger Le Duc, tenez, c’est une erreur de destinataire.

Le notaire observe l’enveloppe scotchée.

  • J’ai compris qu’elle n’était pas pour moi.

Roger Le Duc s’efforce de sourire face à la méprise, la lettre toujours en main. Puis d’un signe de tête, il salue Marcel Leduc.

La porte se referme doucement.

Deux hommes, deux vies qui ne devaient jamais se rencontrer, viennent de s’effleurer pour une simple erreur d’adresse.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa
  • Née en Nouvelle-Calédonie, Mijo Nouméa explore plusieurs univers littéraires de la nouvelle au roman, en passant par la poésie et le théâtre.
    A écrit un vaudeville: "COACH EN SINISTROSE".
    Ses romans : "Plus con tu meurs" ( tome 1) et "Des gens divers et des divergents" (tome2) sont auto-édités.

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