Sans amour, on n’est rien du tout.

Temps de lecture : 5 minutes

Consigne N°2 de Write control pour challenge passerelle 2026. Consigne : Un instant suspendu.


Réveillée par les cloches de l’église à huit heures, je savoure un café brûlant et une tartine de pain grillé largement recouverte de confiture d’abricot.

Trois minutes de paix.

Spoutnick, mon golden retriever, surgit, sa laisse au museau. Dans son enthousiasme, un coup de queue renverse le ficus, un écart lui fait renverser sa gamelle.

Ma tartine m’échappe. Elle effectue un gracieux vol plané avant de s’écraser, bien sûr, côté confiture sur le carrelage.

À genoux, j’éponge, je nettoie. En me relevant, je percute de plein fouet le coin de la table en formica. Un regard au miroir de l’entrée, une bosse violette me darde le front. Mon reflet me renvoie l’image d’une licorne, déjà fatiguée.

J’attrape mon panier en osier. C’est jour de marché. En ouvrant la porte, je reçois la Bretagne en plein visage. Une pluie horizontale, fouettée par un vent glacial. Ciré, bottes, chien, je m’arme de courage.

Au marché, je crois à une accalmie de ce « piment de la vie ». Grave erreur.

Dès qu’elle me voit, ma poissonnière attitrée blêmit.

  • Suis navrée, votre cabillaud… et vos darnes de thon ont été vendus.

Ma blanquette de poisson au curry meurt sur place. Je décline encornets ou baudroie qu’elle veut m’offrir en compensation. Je ne sais pas les cuisiner.

Déçue, je tente de rentrer chez moi. Quatre pattes me tirent vers des jeux aquatiques dans les flaques du parc. Dans la lutte, la laisse me scie les doigts. Mais je gagne le duel.

 C’est le moment que choisit mon sac plastique pour se déchirer. Mes oranges filent comme des boules de billard sur le trottoir vers le caniveau. Je cours pour les ramasser, quand un chauffard roule trop vite et m’envoie une gerbe d’eau en pleine figure. Les cheveux dégoulinants, je crie : « Kutchiii ». C’est incongru, tout le monde me regarde, mais quel soulagement !

Arrivée chez moi, vite j’essuie l’animal avant qu’il ne s’ébroue sur le velours de mon canapé. Après avoir changé de vêtements, j’opte pour un séchage rapide de cheveux. Ô rage, ô désespoir ! Coupure d’électricité.

Dans cette gabegie, je m’effondre dans mon canapé. L’envie de déclarer forfait me taraude, d’autant que la procrastination s’invite. J’hésite, mais je décline l’offre.

Le dimanche de quinze heures à dix-huit heures, je suis bénévole d’accompagnement à l’unité « Les hirondelles ». Treize lits. Treize chambres où le temps n’a plus le même rythme. Ici chaque jour compte autrement.

Dans le minuscule bureau, tout en lisant les transmissions, j’enfile ma blouse vert anis. Je positionne mon badge, mets quelques bonbecs au caramel pour madame Pivert de la chambre 5 et la carte postale des Glénans pour monsieur Lebouellec à la 12, dans ma poche. Je vérifie. Il est toujours à la chambre 7. Je me réjouis et me le garde pour la fin de ma vacation.

Quelques coups discrets toqués à chaque porte, je rentre presque sur la pointe des pieds dans chaque chambre. J’aime la tendresse qu’ils me renvoient lorsque je m’assieds sur la chaise pour papoter. Les visites se succèdent. Je parle si on me demande. Je raconte la vie du dehors ou des histoires drôles. Parfois je fais une lecture. D’autres encore me demandent un petit café ou un chocolat chaud que je prépare dans la tisanerie. Je choisis de belles tasses que je dépose sur des plateaux colorés. Je n’oublie pas d’agrémenter de quelques biscuits. Certains trop épuisés par les traitements somnolent. Je fais juste acte de présence. Dans le silence de leur chambre, je calque ma respiration sur la leur pour ne pas troubler leur repos. J’écoute les bips des machines et le tic-tac de la trotteuse de l’horloge. Quelques soubresauts des paupières m’indiquent qu’ils perçoivent ma présence. J’ose prendre une main dans la mienne et un sourire timide ou un soupir d’aise me répondent.

Monsieur Lebouellec est ravi. Je place la carte des Glénans face à son lit, sous la pendule. Il me raconte pour la troisième semaine consécutive ses dimanches d’avant dans cette Caraïbe bretonne. Moi je fais semblant de découvrir pour la première fois ses histoires. Ses yeux pétillent. Il est heureux.

Madame Pivert comme une enfant défait le papier or de son bonbon caramel en le faisant chanter.

Le moment est venu de rendre visite à monsieur Nebulus. Il veut que je l’appelle Maurice. « Appelez-moi Maurice, mon p’tit. Nebulus c’est pour les ordonnances »

  • Bonjour Maurice.
  • AAh, mon p’tit rayon de soleil. Je vous attendais.

Je vois bien qu’il est prêt pour notre moment. Je le redresse avec le lit médicalisé, et ses oreillers que je cale derrière son dos. Je m’assure qu’il soit bien installé avant de démarrer notre rituel.

J’enclenche le lecteur de CD. J’élève dans la chambre la voix de Reggiani. Maurice ferme les yeux et fredonne quelques paroles de « Il suffirait de presque rien ». Sans un mot, je relance le morceau. À la fin de la deuxième écoute, il me murmure.

  • Vous auriez « Les roses de Picardie » d’Yves Montand ?

Je panique quelques minutes de ne pouvoir accéder à son souhait. C’est ma mission d’exaucer les souhaits. Heureusement, en farfouillant dans ses CD personnels, je dégote la chanson demandée.

Je reste silencieuse. Je découvre les paroles de cette chanson que je ne connaissais pas. Je suis émue de cet autre temps. Temps où je n’étais pas encore née. Fin observateur, Maurice n’a pas perdu sa vivacité d’esprit. Il me lance.

  • On savait courtiser autrefois, hein ? C’était autre chose que les sites de rencontres de maintenant.

Maurice me surprend par son franc-parler et surtout sa lucidité sur les relations humaines.

Il me raconte les bals musette et ses flonflons au son de l’accordéon. Il a connu « Le petit vin blanc » à Nogent. Il sait raconter, Maurice. J’entends presque le frou-frou des robes qui tournent.       Je vois les lèvres carmin. Les effluves de « Un air du Temps » de Nina Ricci s’immiscent dans la chambre 7. Je découvre un Maurice danseur émérite. Très sollicité par les danseuses. Mais « Je choisissais mes partenaires », ajoute-t-il malicieux. Véritable boute-en-train des pistes de danse. Il pouvait embarquer toute une salle dans un Madison dynamique après quelques rocks électrisants. À chaque fois, il me fredonne quelques airs connus. Il peste de ne plus pouvoir siffloter. Ses poumons jouent les gendarmes me dit-il.

  • C’était ça, la France, mon p’tit. Connaissez-vous Elvis ?

J’acquiesce et le remplis de joie, lorsque je lui dis que c’est mon chanteur préféré.

Il me raconte ses participations à quelques concours de rumbas. Ses yeux fixent l’espace de la chambre. Il se tait. J’attends, je lui laisse le temps nécessaire. Je sais qu’il revit un souvenir intense lorsque je vois une larme discrète couler en silence sur sa joue. Je me retiens de l’essuyer. Nous restons ainsi un bon moment.

La voix de Montand s’égrène en fond sonore.

Il rompt le silence et me raconte sa rencontre avec Germaine. La troisième femme qui a compté dans sa vie. Compté si fort qu’il l’a épousée. Avec beaucoup d’amour, il me parle d’elle.

  • Un beau brin de femme. Si vous aviez vu ma poule, pas une seule ne pouvait rivaliser avec elle. Légère comme une plume. La cavalière de danse idéale. Elle sentait bon la violette.

Il m’explique que tout a commencé avec ce concours de rumba, qu’ils ont gagné. C’est là qu’il a su que ce serait elle. Je rougis lorsqu’il me dévoile les rendez-vous derrière les moulins dans la paille avec des baisers au goût de mirabelle.

J’aime la poésie qu’il met dans ses phrases pour me parler de ses histoires d’amour.

Je souris à l’évocation des pique-niques sous les cerisiers, avec les fourmis qui s’invitent sur le saucisson. Cueillir des cerises en pendants d’oreille, comme j’aurais aimé cela, moi aussi.

Le visage de Maurice s’assombrit. La chanson « Les feuilles mortes » l’emporte encore dans ses souvenirs. Je porte mon attention sur les paroles qui prennent en cet instant tout leur sens. Maurice murmure un mot sur deux.

Oh ! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis.
[…]
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi.

Le CD s’arrête sur les derniers mots « Les pas des amants désunis ».

Un silence se fait, Maurice respire difficilement. Ferme les yeux. Il me semble apaisé de ce retour dans les jours heureux.

Délicatement, je me lève. Je regarde par la fenêtre qu’il m’a demandé d’ouvrir, la pluie a cessé. Le ciel est rose avec le coucher du soleil.

Au moment où j’atteins la porte, dans un dernier effort, il me dit.

  • À la fin, il ne reste que des chansons…

Je me retire.

Un homme qui s’apprête à mourir vient de m’apprendre à ralentir. Moi, je marche lentement pour rentrer chez moi. Les voitures éclaboussent toujours les gens. Les feux tricolores clignotent. Quelqu’un klaxonne. Cela finalement, appartient à un autre monde. L’essentiel n’est pas là.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa
  • Née en Nouvelle-Calédonie, Mijo Nouméa explore plusieurs univers littéraires de la nouvelle au roman, en passant par la poésie et le théâtre.
    A écrit un vaudeville: "COACH EN SINISTROSE".
    Ses romans : "Plus con tu meurs" ( tome 1) et "Des gens divers et des divergents" (tome2) sont auto-édités.

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