Le dernier Français. ( AI Octobre 2026)

Il est encore là. Béret vissé sur le crâne, baguette sous le bras, Gitane au coin des lèvres, ciré jaune et bottes de pêcheur. Le dernier descendant des Gaulois, paraît-il. Il arpente les rues, observe, cherche. Mais il ne retrouve plus tout à fait son pays. Même le drapeau tricolore n’est plus ce fringant oriflamme qui claquait au vent. Certains lui préfèrent un bout de tissu plus coloré.
Où sont passés les bonjours échangés au petit matin, les sourires des inconnus, le goût de la besogne bien faite ? Où sont les mains calleuses, les volets qu’on ouvre sur le jour, les jardins potagers qui nourrissaient les familles ? À leur place, des tours de béton poussent comme des champignons après la pluie. Les petits cabanons ont disparu, les terres nourricières aussi. Même l’odeur du pain chaud semble avoir déserté les tables du petit-déjeuner.
Durant sa déambulation, il croise un port, une usine, un hôtel. À qui appartiennent-ils, désormais ? Il l’ignore. Tout semble avoir été vendu au plus offrant. Des bénéfices, il y en a, paraît-il. Mais pour qui ? Le commerce se manage ailleurs, loin, par-delà les océans. Les décisions se prennent à des milliers de kilomètres, les profits s’envolent et les travailleurs restent sur le carreau. Savoir lire ou écrire ? À quoi bon, du moment qu’on sait compter !
On ne demande plus : « Comment tu vas ? » mais : « Combien tu coûtes ? »
Hier soir, il a entendu que certains attendent que tout leur tombe dans le bec. Travailler ? Se lever à six heures ? Quelle drôle d’idée ! Le vieux Français hausse les épaules. Il ne comprend plus grand-chose.
Dans la foule, il détonne. Autour de lui, les vêtements, les langues, les coiffures racontent mille ailleurs. Il regarde ces passants sans savoir ce qu’il doit reconnaître, ni ce qu’il doit regretter. Son pays a changé. Lui aussi, sans doute. Mais personne ne lui a demandé son avis.
Tiens, y’a encore du rififi sur la grande place. Des cris, des contestations, des doudous qui volent sur les policiers. Cette fois il s’agit des maternelles. Depuis qu’un grand esprit a préconisé l’école à 1an, les bambins suivent la tendance. « Adieu les brocolis ! Vive les frites ! » « Du wi-fi, pas de coloriage ! » « On veut choisir notre vie sur Tik-Tok ». Interroger un pioupiou déclare : « Marre de jouer avec des jouets qui ne font rien quand on appuie dessus ». Un autre avec aplomb s’exclame : « On a des poils aux jambes donc plus de sieste ! »
Le dernier français est abasourdi. Il poursuit sa quête de ce qu’il appelle encore la France. Celle des villages vivants, des ateliers ouverts, des champs cultivés, des voisins qui se connaissent. Celle des soirées à raconter des histoires, de transmettre des souvenirs, des savoirs faire pour protéger une plantation des insectes, d’échanger des remèdes pour une grippe ou une roséole, cette mémoire orale qui se dilue dans le tourbillon du quotidien. Aujourd’hui, tout va trop vite. On est dans l’instantané : « Mange vite, fais tes devoirs vite. L’histoire ? J’ai pas l’temps ! Vite, endors-toi, vite, réveille-toi, vite, on part au boulot ! »
Il se souvient d’une France où l’on pouvait être différent sans être étranger, et pauvre sans être invisible. Une France où dès le plus jeune âge on apprenait une valeur désuète aujourd’hui : La frustration. Au secours, le mot est en voie de disparition ! Il sera bientôt exposé au musée de cire en lettre d’or. Une relique pour les générations futures. De même une application devra être créée pour entendre la musicalité du mot : « Félicitations ! Vous venez d’entendre votre premier NON. Pour débloquer le niveau supérieur, veuillez accepter la frustration. »
Au fond, le dernier Français, je crois qu’il le cherche encore.
Et parfois, moi, je me demande si désormais, il ne faudra pas prendre rendez-vous sur une application pour retrouver l’âme de la France.
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