A deux cents ans près…(AI sept 2026)

Temps de lecture : 4 minutes

Je bougonne le nez sur mon clavier. Le sujet donné par maîtresse Sabrina pour cette rentrée de l’AI 2026 n’est pas pour piquer des vers. Je me demande si ce n’est pas une façon bien à elle de mettre des heures de colle pour les élèves dissipés après des vacances d’été qui ont crié « Halte au feu ». La fournaise ambiante a peut-être fait fondre ses connexions neuronales. Bref, maîtresse Sabrina véritable ailurophile m’oblige à dépoussiérer ma vie d’enseignante. Entre nous, c’est sans doute son chat qui lui a soufflé le sujet.

Je suis donc descendue dans mon garage, et j’ai rouvert ce bac en plastique arborant fièrement l’étiquette : « Fin de l’école ». Rien que ce marquage me fait fredonner l’air de Sheila « Donne-moi ta main et prend la mienne… » Je déballe, le vieux cartable élimé, un bon point tombe au sol. Mes narines frissonnent. L’odeur des vieux cahiers journaux dessine une grimace sur mon visage. Une floppée de stylos rouge attachés par un élastique, dort dans le fond. Quelques photos de classes jaunies, tombent de mon premier cahier de présence datant de 1989. Je souris. À deux cents ans près, c’était la Révolution.

Machinalement, je dis à haute voix, « oui, la Révolution, c’est bien ce que j’ai impulsé dans la façon d’enseigner pendant ces trente-cinq années. »

Un carnet à spirales de l’As de Trèfle, la librairie dont chaque enseignant possédait la carte de fidélité, me fait tout lâcher et interrompt mon exploration de ce bac aux réminiscences.

Sur la page de garde, j’ai collé un dessin, d’un garçon sur une moto noire, un colt à la ceinture. Je peine à déchiffrer une écriture cursive bleue, fine et penchée, celle de ma grand-mère institutrice qui a calligraphié à la plume sous la dictée d’Yves, « C’est le justicier à mobylette ! Ah, zut, il lui manque les menottes. » Le dessin est daté du 8 novembre 1950.

Mes pensées s’envolent vers ces années 50. Je tourne les pages du carnet avec précaution. Je sais qu’il contient mes trésors. D’autres dessins d’Yves suivent. Toujours un justicier à motocyclette. Des marottes qui tiennent à peine sur des baguettes de bambou et des photos de décors de théâtre. J’entends encore ma grand-mère, crier un soir de 1989 devant la télévision : « C’est lui, le justicier à mobylette ! Yves Rénier, mon élève, arrivé en France dans un panier de linge sale, pour échapper aux Allemands. Combien de fois m’a-t-elle raconté cette anecdote. Cet Yves-là, était devenu son idole du petit écran dans la peau du commissaire Moulin. Elle était intarissable sur les potins de la série judiciaire. Mais je crois que c’est son chat Montaigne, aussi vieux qu’elle, sur ses genoux qui a entendu le plus de fois les frasques amoureuses du commissaire Moulin et le coup du panier de linge sale. C’est ce soir-là que j’ai hérité des reliques d’Yves Rénier enfant, au caractère déjà bien trempé.

Il n’empêche qu’elle a semé en moi, les graines d’un enseignement bien fait plutôt que de remplir les cerveaux de mes ouailles avec des connaissances sans queue ni tête, comme on gavait les oies avant Noël.

Je tourne les pages du carnet, et je tombe justement sur un graffiti de cortex et cette première phrase écrite sur mon premier cahier journal : « L’intelligence doit subvenir au manque d’information ». Ma grand-mère admiratrice des essais de Michel de Montaigne m’a appris l’essentiel. Enseigner c’est influencer une vie pour toujours. C’est bien là ma petite Révolution personnelle.

À la page suivante, je trouve une feuille pliée en quatre. Je prends le temps d’essayer de me souvenir. Rien. Je la déplie et apparaît un chien sur le dos d’une licorne. Cette fois je reconnais mon écriture : « Pour te dire maîtresse que j’aime bien le projet sur les chevaliers, mais j’espère que le prochain sera sur les habitants des étoiles. Pourquoi ? Parce que j’aimerais bien qu’on parle des dragons et des gens aux oreilles pointues. » Je sourie. Combien de fois ces enfants m’ont-ils cloué le bec avec leur répartie ? Je ne sais plus.

En parlant d’oreille, que dire de Xavier à la piscine, qui se voit sermonner par le maître-nageur, car il ne voulait pas lâcher la barre. « Dis donc, tu vas pas faire le timide zoreille qui a peur de l’eau. Et le pioupiou qui rétorque : « Tu dis n’importe quoi. On ne nage pas avec ses oreilles ! »

Je retrouve dans mes pérégrinations des souvenirs au travers de ce carnet, une enveloppe. Elle contient les photos d’une de mes cohortes d’élèves posant fièrement devant notre potager. Ce qu’ils avaient pu me surprendre avec leur inventivité. Vieux pneus, bidons, armature du lit des poupées cassé, transformés pour devenir jardinières, car nous n’avions pas assez de finances pour acheter des pots flambants neufs. Qu’à cela ne tienne, s’adapter, ils savaient faire.

Bien sûr, je me suis heurtée aux prémices des début de l’internet et la fascination du cyberespace  et des séries animées comme Goldorak, Superman, les opus de Stars WARS, E.T. J’ai connu des générations biberonnées aux écrans, mais ma ligne de conduite est restée la même pour enseigner à ces petits aliens, qui n’avaient rien à voir avec les chenapans de La guerre des boutons. Les nombreux dessins de mon carnet de trésors montrent cette évolution très nette.

Je leur demandais : « Dessine-moi un royaume », j’attendais un vrai château avec des princesses, des princes et la méchante reine. J’obtenais des mondes inconnus peuplés de licornes, de dragons ou de lycanthropes, même pas les Lilliputiens qui avaient bercé une partie de mon imaginaire enfantin. Des esprits différents, confrontés à la vraie vie dans leur foyer, qui à leur manière me guidait pour que je m’ajuste à leur fréquence presque cosmique. Je me reconnais sur un dessin enfantin. Je rigole toute seule à la lecture de la légende que j’ai inscrite : « C’est toi maîtresse devant l’ordinateur de la classe à nous expliquer ce qu’est la souris, qui n’est pas celle que Gros Minet veut attraper. Tu nous as fait rire. »

C’est vrai que j’ai dû apprendre moi aussi à m’adapter pour éviter le ridicule. Moi, j’ai grandi avec des poupées faites d’épis de maïs séché, eux avec des écrans tactiles !

Tiens, une copie de mon dernier rapport d’inspection. Je relis la conclusion : « Bravo pour vos résultats aux évaluations de vos élèves. 98% de réussite, c’est une performance. Fonctionnaire qui ne s’abrite pas derrière le règlement pour fonctionner, cependant qu’elle apprenne à moduler son enthousiasme. C’est une locomotive difficile à dompter dans une équipe » Je souris encore, car moi j’ai écrit en rouge comme une formule légale sous ma signature : « Statistiquement tout s’explique ; personnellement tout se complique. »

ps : Merci à maîtresse Sabrina de m’avoir permis de revivre certains moments forts de ma Révolution scolaire. Je constate que certaines leçons ne prennent pas une ride…puisqu’il n’y a pas d’âge pour apprendre.

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Mijo-Nouméa
  • Mijo-Nouméa
  • Née en Nouvelle-Calédonie, Mijo Nouméa explore plusieurs univers littéraires de la nouvelle au roman, en passant par la poésie et le théâtre.
    A écrit un vaudeville: "COACH EN SINISTROSE".
    Ses romans : "Plus con tu meurs" ( tome 1) et "Des gens divers et des divergents" (tome2) sont auto-édités.

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